Gabe Bullard : « L’avenir appartient aux petites rédactions qui s’intéressent à nouveau aux sujets communautaires. »

Actualités médias

Etranger : États-Unis | 14.01.2026

« Beaucoup de pression de la part du gouvernement »

Dans cette rubrique, nous donnons d’ordinaire la parole à des journalistes suisses qui exercent à l’étranger dans des conditions difficiles. Cette fois, nous renversons la perspective : nous avons rencontré Gabe Bullard, un journaliste américain qui vit depuis peu en Suisse.

Par Matthias Zehnder

Gabe Bullard est assis dans un café à Bâle. Avec ses lunettes à monture épaisse et son pull-over, il pourrait tout aussi bien être l’un des professeurs du gymnase voisin. Il parle doucement, mais avec précision. Aux États-Unis, il a travaillé pour la station de radio KMOX, pour National Geographic et pour la radio publique NPR. Il s’inquiète des conditions de travail des médias dans son pays. Le Pentagone vient justement d’essayer d’imposer de nouvelles règles pour les journalistes. La plupart des médias accrédités s’y sont opposés. Même Fox News n’a pas approuvé ces directives.

Liberté d’expression face à l’État

La liberté d’expression garantie par le premier amendement de la Constitution américaine est-elle menacée ? « Oui, elle l’est », répond Gabe Bullard. Ce que l’on oublie souvent, précise-t-il, c’est que « le First Amendment ne s’applique qu’à l’État ». Si un réseau social intervient et bloque un compte pour propos haineux ou désinformation, « ce n’est pas une violation du First Amendment, car ce n’est pas l’État qui agit ».

« La liberté d’expression signifie que l’on peut dire ce que l’on veut sans que l’État n’intervienne. Mais elle ne garantit pas qu’on puisse le faire sans réaction, sans contradiction ou sans risquer son emploi. » C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis, notamment après l’attentat visant Charlie Kirk.

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Est-ce la faute de Donald Trump ? Gabe Bullard estime que la grande rupture dans l’histoire des médias américains remonte bien avant son élection. Elle s’est produite sous Ronald Reagan. « Pendant près de quarante ans, la fameuse Fairness Doctrine obligeait les chaînes de radio et de télévision à traiter les sujets d’intérêt public sous différents angles. Cette règle reposait sur l’idée que les fréquences appartiennent à tous et que les diffuseurs doivent servir l’intérêt général. »

Cette obligation a été supprimée dans les années 1980. L’argument : elle violait le premier amendement en forçant les médias privés à diffuser des contenus qu’ils n’auraient pas choisis. « Depuis, les médias partisans et la polarisation ont fortement augmenté. La montée du talk radio conservateur a commencé juste après la fin de la Fairness Doctrine », explique Gabe Bullard.

L’espoir venu du local

À cela s’ajoute le fait que le président Donald Trump met les médias sous pression par le biais de procès. Même la gestion du press pool de la Maison-Blanche a changé, explique Gabe Bullard. « Le gouvernement en a repris le contrôle et limite désormais qui peut poser des questions au président. Cela s’est vu notamment lors du conflit avec l’agence Associated Press. » AP avait refusé d’appeler le golfe du Mexique « Gulf of America » et fut exclue du pool en représailles.

Selon Bullard, les médias américains sont déjà affaiblis. « Toute charge supplémentaire – procès, enquêtes, fusions bloquées – représente un risque que beaucoup de rédactions cherchent à éviter. » D’où la prudence de chaînes comme CBS ou ABC. « Officiellement, leurs décisions sont indépendantes, mais beaucoup semblent répondre à la pression du gouvernement. Dans le même temps, l’exemple de Jimmy Kimmel montre qu’il est possible de résister : après des protestations, ABC a dû revenir sur la décision d’annuler Jimmy Kimmel Live!. »

Bullard voit pourtant un espoir dans le journalisme local : « L’avenir appartient aux petites rédactions qui s’intéressent à nouveau aux sujets communautaires. » Lui-même continue de collaborer avec des médias américains. À Bâle, il participe aussi à l’« English Show » sur Radio X : « C’est un vrai plaisir, et j’espère pouvoir travailler davantage sur le plan local. »

Gabe Bullard

Originaire du Midwest, Gabe Bullard a étudié le journalisme, la science politique et la production vidéo à la Webster University de Saint-Louis. Après des passages chez National Geographic et à la radio publique NPR, il a dirigé plusieurs rédactions et développé des stratégies numériques pour des émissions d’actualité. Depuis 2023, il vit à Bâle et travaille comme journaliste indépendant pour, entre autres, The Washington Post, 99% Invisible, Smithsonian et Nieman Reports.

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