Un chiffre fait parfois plus que mille mots. Et pour cause : les chiffres, c’est du factuel. Mais est-ce si simple ? Mike S. Schäfer est spécialiste de la communication scientifique. Selon lui, les gens ne croient pas les chiffres aveuglément : ils les jugent toujours. Le bon journalisme les y aide.
On dit souvent « les chiffres ne mentent pas ». Est-ce vrai ?
Oui, les chiffres ne mentent pas. Mais ils ne parlent pas non plus d’eux-mêmes. Derrière chaque chiffre se cachent des décisions : qu’a-t-on mesuré, comment et auprès de qui ? Quand il s’agit d’opinions de la population : qui a été interrogé, de quelle façon – et comment les réponses ont-elles été traitées ? Cela ne rend pas les chiffres arbitraires ; une bonne science doit précisément rendre ces décisions transparentes et vérifiables. Pour les journalistes, cela signifie : ils doivent se demander ce qu’un chiffre dit – et comment il a été obtenu.
Mais les chiffres restent dignes de confiance, non ?
Les chiffres ont effectivement une autorité particulière : ils semblent précis et paraissent de ce fait plus objectifs qu’une affirmation purement verbale. Cela peut inspirer confiance – mais un signe de pourcentage n’est évidemment pas un gage de vérité. Et nous ne faisons jamais confiance aux chiffres de manière totalement indépendante de leur source : Une statistique de l’Office fédéral de la statistique, d’un parti ou d’une entreprise peut avoir la même apparence formelle et jouir pourtant d’une crédibilité très différente. Ce qui compte, ce n’est donc pas seulement le chiffre lui-même, mais aussi qui l’a produit, comment il a été obtenu et si nous comprenons ce qu’il signifie.
Dans les médias, ce sont les titres qui font effet. Jusqu’où peut-on aller dans la simplification ?
La simplification fait partie du journalisme, pas la déformation. Bien sûr, chaque intervalle de confiance n’a pas besoin de figurer dans le titre, mais le titre devrait rendre compte du poids d’un résultat. Si une étude relève par exemple une corrélation entre l’utilisation des réseaux sociaux et le bien-être psychique, on ne peut pas en tirer « les réseaux sociaux rendent dépressif » – on transformerait ainsi une corrélation en affirmation causale. Fait intéressant, la recherche montre aussi que mentionner les incertitudes de manière transparente ne nuit pas automatiquement à la confiance. Les journalistes n’ont donc pas à masquer l’incertitude sous prétexte qu’elle rendrait un article prétendument moins accrocheur.
Même si les chiffres sont justes, chacun en fait ce qu’il veut, non ?
Ce n’est pas tout à fait aussi arbitraire que cela. La recherche montre bien que les gens interprètent les chiffres à la lumière de leurs connaissances préalables, de leurs attitudes et, parfois, de leur identité politique ou sociale – de façon particulièrement marquée sur les sujets polarisants. Mais la façon de présenter les données fait aussi une différence : « Le risque augmente de 50 % » semble dramatique ; si cela signifie en réalité une hausse de deux à trois cas pour 100 000 personnes, l’image est tout autre. Le journalisme ne peut jamais éliminer les interprétations divergentes, mais il peut en réduire la marge : grâce à des références claires, des comparaisons pertinentes et la transparence sur l’origine des données.
Les chiffres disent la vérité. Mais les gens y croient-ils encore ?
Les gens ne croient pas les chiffres sans réfléchir – ils évaluent toujours leur provenance et leur compatibilité avec leurs connaissances et convictions existantes. Sur les sujets controversés notamment, une même statistique peut être reçue très différemment selon les individus. Il serait cependant faux de dire que les faits n’ont plus d’effet aujourd’hui : des études montrent de manière assez robuste que des corrections factuelles peuvent, en moyenne, réduire les représentations erronées. L’étape suivante est plus difficile – une représentation corrigée ne signifie évidemment pas que les gens changeront pour autant leurs convictions politiques ou leur comportement.
Mike S. Schäfer est professeur en communication scientifique à l’Institut des sciences de la communication et de la recherche sur les médias (IKMZ) et directeur du Center for Higher Education and Science Studies (CHESS) à l’Université de Zurich. Ses travaux portent sur la médiation des sciences, des technologies et de l’expertise auprès de la société.


