Sophie Woeldgen est journaliste indépendante basée à Beyrouth.

Actualités médias

Etranger | 18.03.2026

« L’Iran y est traitée comme un enjeu de politique intérieure »

Au Liban, la couverture des manifestations en Iran et de leur répression diverge nettement selon les médias, révélant la forte polarisation du paysage médiatique et le poids des alignements politiques.

Par Sophie Woeldgen

« Les guerres menées contre l’Iran se poursuivront tant que le pays continuera de défendre les droits du peuple palestinien ». Voici le titre d’un tweet publié le 9 janvier par la chaîne panarabe Al-Mayadeen, basée à Beyrouth, dont la ligne éditoriale est souvent alignée sur les positions de l’Iran et du Hezbollah. Les deux nuits précédentes, des manifestations gigantesques ont – le temps d’un instant – donné l’impression que le régime des mollahs vacillait. Mais c’était sans compter sur la répression sanglante qui s’en est suivie.

L’auteur de la citation ci-dessus est Amir Mousavi, directeur d’un centre d’analyse iranien proche des milieux officiels, qui est interviewé en plateau. Pendant toute son intervention télévisée, alors que la plupart des télécommunications ont déjà été coupées à travers le pays, il explique que la République islamique d’Iran est « la seule puissance qui fait face à l’Amérique » puis énumère « les sacrifices » que ses dirigeants et sa population concèdent depuis 1981. Dans son discours, Amir Mousavi prédit que « les crises ne prendront pas fin tant que la République islamique restera opposée à l’entité sioniste et aux plans américains dans la région ».

Répression brutale

En attribuant les troubles à une orchestration israélienne ou occidentale, cette prise de parole illustre la ligne éditoriale d’Al-Mayadeen. « Les médias alignés sur l’axe de l’Iran, comme Al-Mayadeen ou Al-Manar, ont largement repris le cadrage de Téhéran », souligne Diana Moukalled, cofondatrice du média libanais indépendant Daraj. Elle en relève plusieurs caractéristiques : minimisation de l’ampleur des manifestations, mise en avant des récits officiels, qualification de « martyrs » pour les membres des forces de sécurité tués, rareté des témoignages d’opposants et quasi-absence de couverture de la répression brutale du régime.

Mais cet axe ne représente qu’une partie de la couverture médiatique libanaise des manifestations iraniennes ; laquelle est « fortement polarisée selon des lignes politico-idéologiques », selon Diana Moukalled.

Des infos israéliennes

A l’inverse, les médias opposés au Hezbollah et donc au régime iranien ont mis en lumière la répression réelle et les violations des droits humains. Cependant, « certains ont penché vers des figures de l’opposition en exil, en particulier des voix monarchistes comme Reza Pahlavi », fait remarquer la journaliste libanaise. D’autres n’hésitent pas à prendre le contrepied de l’axe iranien en recourant à des informations provenant de médias israéliens. C’est le cas de MTV, l’une des chaînes les plus regardées au Liban, dont la ligne éditoriale est souvent alignée sur les positions du parti politique des Forces libanaises et plus largement du camp anti-Hezbollah. Celle-ci a, à de multiples reprises, repris des informations de l’une des principales chaînes d’information israéliennes, Channel 12.

[werbung]

Cette divergence est structurellement liée aux modes de propriété, aux réseaux de financement et aux alignements politiques : « les institutions médiatiques libanaises sont historiquement intégrées au financement des médias liés à des partis, des parrains régionaux, voire même de l’étranger ce qui façonne leurs lignes éditoriales », souligne Diana Moukalled.

Une nouvelle carte internationale

Mais quel que soit leur ligne éditoriale, les médias libanais abordent fréquemment l’actualité de l’Iran, le sort de la République islamique étant perçu comme directement lié au pouvoir du Hezbollah ainsi qu’aux équilibres de dissuasion régionaux et donc à l’équilibre interne du Liban. « La stabilité de l’Iran y est donc traitée non comme une actualité lointaine mais comme un enjeu de politique intérieure », analyse Diana Moukalled.

Le fait que Al-Jadeed, chaîne télévisée libanaise connue pour sa ligne critique face à l’ensemble de la classe politique, ait couvert les rassemblements du 43e anniversaires de la République islamique sans les situer, dans l’actualité brûlante du moment, illustre les imbrications politiques régionales ainsi que la normalisation de certains angles de traitement. Et ce n’est pas que dans la sphère médiatique que cette proximité est visible. La politique libanaise est constamment liée aux enjeux régionaux, parfois jusqu’à en dédouaner ses responsables. « Nous sommes face à une nouvelle carte internationale et il ne fait aucun doute que le tour de l’Iran viendra, et qu’ainsi la tragédie du Liban prendra fin », déclara le député Bilal al-Hachemi sur MTV à la mi-janvier.

Sophie Woeldgen a écrit ce texte avant l’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran.


Sophie Woeldgen est journaliste indépendante basée à Beyrouth. Elle travaille principalement pour le quotidien « Le Temps ». Elle a suivi sa formation à l’Académie de journalisme et des médias à Neuchâtel.

 

Veuillez remplir tous les champs.
Votre adresse e-mail n'est pas publiée.

* = obligatoire

 

Offre exclusive

Exclusivement pour les abonnés : Edito-Webinaire

La communauté Edito pour l’apprentissage entre pairs – pour que les créatifs restent créatifs, avec l’IA et d’autres outils innovants.

 

Informations et inscription

Publicité
Nouvelle édition
«Edito» in Deutsch