Dans le cadre du « Transformation numérique » (PNR 77) des scientifiques ont étudié la transformation numérique pendant cinq ans au sein de 46 équipes de recherche. La consommation des médias chez les jeunes constituait l’un des thèmes centraux de ces travaux.
Les jeunes utilisent leur smartphone environ 400 minutes par jour, mais seulement 7 minutes pour consulter des informations journalistiques – était-ce différent pour nous à l’époque ?
Mark Eisenegger : Nous ne disposons pas de données longitudinales. À l’époque où nous avons été socialisés, les smartphones n’existaient pas encore. Cette différence est fondamentale. Pour les jeunes, le smartphone est l’appareil d’information le plus important, et l’on doit admettre qu’il est le principal moteur de l’abstinence aux nouvelles, tant la distraction qu’il génère est grande. Nous le savons : ceux qui utilisent beaucoup les réseaux sociaux ont aussi le lien le plus ténu avec les marques journalistiques. La déprivation informationnelle est étroitement liée à la transformation numérique des médias. Autrefois, la socialisation était différente, parce qu’on pouvait observer la consommation médiatique de ses parents ou de ses pairs. Aujourd’hui, on ne perçoit plus du tout quand les autres consomment des médias journalistiques, car un natel a toujours le même aspect vu de l’extérieur.
Vous affirmez que si les jeunes consomment peu d’information, ce n’est pas faute d’offre, mais faute d’intérêt. Faut-il davantage parler de Taylor Swift que d’Elisabeth Baume-Schneider ?
L’intérêt pour la politique s’est révélé, dans l’étude, comme la variable clé absolue. Ceux qui s’intéressent à la politique consomment davantage de médias d’information, en savent plus et participent plus activement aux processus politiques. Outre la promotion de la compétence médiatique, il faut donc aussi promouvoir les compétences politiques. Les soft news n’aident qu’en partie : les personnes en déprivation informationnelle sont aussi moins bien informées sur Taylor Swift – c’est-à-dire sur les soft news –, comme le montre notre étude de l’an dernier. Proposer davantage de contenus divertissants ne profite donc pas aux médias. L’offre joue néanmoins un rôle important. Nous avons demandé aux jeunes adultes ce qu’ils attendent. Ils souhaitent par exemple davantage de journalisme constructif, autrement dit pas uniquement des mauvaises nouvelles. Ils veulent aussi pouvoir s’identifier à l’émetteur. Notons au passage que les femmes sont significativement plus touchées par la déprivation informationnelle. On peut en conclure que l’information reste encore trop marquée par une perspective masculine.
Les jeunes fréquentent à peine les plateformes complotistes. Mais ils n’utilisent pas davantage les médias pour autant ?
C’est un résultat important : même les jeunes qui consomment peu d’offres journalistiques sont conscients de la qualité et capables de distinguer des titres de haute ou de faible qualité. Ils reconnaissent les théories du complot et connaissent les médias auxquels ils peuvent faire confiance. En temps de crise, ils reviennent vers le journalisme. Nous l’avons observé pendant la pandémie.
Déjà 18 % utilisent l’IA comme source d’information principale. S’en contentent-ils ?
Non, près d’un cinquième utilise certes l’IA comme source d’information, mais seulement trois pour cent citent les chatbots comme source d’information principale. Ces deux proportions affichent cependant une forte tendance à la hausse. La problématique du zero-click va donc s’accentuer, car peu d’utilisateurs d’IA cliquent sur les sources. Cela soumet le journalisme à une pression supplémentaire.
Pensez-vous que les jeunes qui consomment peu d’information se comporteront différemment une fois adultes ?
Non, malheureusement pas. Nous pouvons comparer la cohorte des personnes aujourd’hui âgées de 35 à 44 ans avec le groupe qui avait 25 à 34 ans il y a dix ans. Nous constatons que la consommation médiatique diminue d’une cohorte d’âge à l’autre. Cela signifie que la consommation d’information n’est pas une question d’âge, mais de socialisation médiatique. Celui qui a l’habitude de peu consommer d’information le restera en vieillissant. Il serait donc important d’initier les jeunes au journalisme à l’école et de leur montrer comment fonctionnent les médias.
Mark Eisenegger est professeur à l’Institut des sciences de la communication et de la recherche sur les médias de l’Université de Zurich.
Le programme national de recherche « Transformation numérique » (PNR 77) : nfp77.ch


