Peter Gut compte parmi les caricaturistes et dessinateurs de presse les plus marquants de Suisse alémanique. Son trait caractéristique s’impose depuis des décennies dans la NZZ et dans « Bilanz ». Ce qu’il fait exactement, il serait bien en peine de le dire.
Ses dessins peuvent être d’une cruauté mordante, ou d’une tendresse presque douce ; ils débordent d’ironie caustique, mais aussi d’une précision affectueuse. Surtout, on les reconnaît du premier trait comme une œuvre de Peter Gut. Il est, dit-il lui-même, un homme hors du temps. La plupart de ses collègues travaillent avec des tablettes graphiques et des logiciels d’illustration. Lui reste fidèle aux crayons de couleur et au papier. Son crayon de prédilection est un Faber-Castell, « type Polychromos dark sepia 175, pour être précis. » Un crayon sombre et chaud, mais pas tout à fait noir. Peter Gut trace ses lignes sur un papier légèrement teinté.
Ce qu’il fait là, il ne saurait trop le dire : « Je dessine, c’est tout. » Pour s’expliquer, il pense au livre « Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc » : « Quand on fait quelque chose depuis assez longtemps, ça s’installe en soi. Les différentes étapes se fondent les unes dans les autres. Je ne réfléchis pas tellement – ça se fait tout seul : ça dessine. »
Cela tient au matériel qu’il utilise, mais surtout à son métier. « Ce qui m’intéresse, c’est le dessin », dit-il. Lorsqu’il illustre des textes, il s’efforce de trouver une image qui pourra ensuite tenir seule. Comment sait-il qu’un dessin est réussi ? Peter Gut rit et hausse les épaules : « On le sent, si ça sonne juste ou non. » Puis il ajoute : « Je crois que c’est bien quand je suis satisfait. » L’ordre des choses est ici décisif.
Ses commandes sont très variées. Depuis 1993, il dessine « Bonjour », la caricature mensuelle en troisième page de « Bilanz ». Depuis de nombreuses années, il réalise chaque vendredi la caricature de la semaine pour la NZZ. Il illustre également souvent la double-page d’ouverture du cahier « Meinung und Debatte ». Ce sont surtout les textes difficiles à mettre en images qu’on lui confie, estime-t-il. Il lit alors le manuscrit. « Parfois, j’ai déjà une idée après deux ou trois lignes ; parfois je dois lire longuement avant que quelque chose se mette en marche. » Il a, dit-il en riant, heureusement beaucoup d’imagination.
A-t-il des modèles pour ses dessins ? « Il y a tellement de dessinateurs géniaux », répond Peter Gut. Ce qui l’intéresse le plus, ce sont les esquisses des grands maîtres. « Les esquisses sont souvent ce qu’il y a de meilleur dans une œuvre. » Dans une esquisse, le trait a une vivacité fugace souvent difficile à reproduire. Depuis que l’IA est capable de reproduire n’importe quel style, il laisse lui aussi davantage de place à l’esquisse dans ses propres dessins. « Je laisse les traits de construction visibles, pour qu’on voie qu’un être humain a travaillé là, qu’il a recommencé encore et encore, ou que quelque chose est né d’un seul élan. »
Ping-pong d’idées et notices nécrologiques
Peter Gut dessine pour la NZZ, « Bilanz » et « Landleben », ainsi que régulièrement pour des commanditaires privés. Dessine-t-il aussi sans commande ? « En vacances et en voyage, j’ai toujours du papier et des crayons avec moi. Je dessine ce qui s’accumule inconsciemment. Mais souvent, il n’y a simplement rien », dit-il. « Parfois il se passe quelque chose que je mets de côté, que je veux creuser. Mais je n’y reviens jamais. » Il lui arrive de se demander si c’était le bon choix de travailler comme dessinateur de presse. Il rit et dit : « Mais je suis là où je suis, et j’aime ça. Je crois que c’est très bien ainsi. » Son ami à la NZZ est le journaliste Martin Senti. « Il nous arrive souvent de faire du ping-pong d’idées. »
Depuis dix-huit ans, il a son atelier à Winterthour-Töss, dans une ancienne pharmacie. « En dix-huit ans, je ne suis jamais entré dans cet atelier en me demandant ce que j’y faisais », dit-il. « J’y vais avec plaisir à chaque fois. C’est un bonheur. » Et puis, en guise de conclusion, la surprise : lui qui est connu pour ses dessins et caricatures pleins d’humour répond à la question de ce qui lui procure le plus de joie : « Les dessins pour les notices nécrologiques. Les retours sont souvent incroyables. Cela me touche. »
Peter Gut est né en 1959 à Zurich. Il a fait un apprentissage de compositeur typographe et travaille depuis des décennies à Winterthour comme caricaturiste, illustrateur et artiste indépendant, notamment pour la NZZ et « Bilanz ». Il a également illustré de nombreux livres. En 2015, le Cartoonmuseum de Bâle lui a consacré une exposition individuelle intitulée « Fürs Leben gezeichnet ».


